Keep calm... and cancel the exams !

(actualisé le )

La section Université de Lille de SUD éducation Nord a adressé un communiqué au doyen de la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales, pour présenter ses revendications dans ce contexte d’urgence sanitaire, notamment au sujet des examens universitaires, ou de Parcoursup pour les futur·e·s étudiant·e·s.


Nous n’avons pas besoin d’autres « épreuves »

Nous traversons une crise sanitaire mondiale sans précédent, dont il est encore difficile de mesurer les conséquences. Une grande partie de la société vit "confinée", essayant tant bien que mal d’organiser ses activités essentielles, de soutenir des proches ou de la famille en difficulté. Ce confinement, de degré divers, est amené à durer plusieurs semaines, inévitablement, et sans doute plusieurs mois.

Les personnels de l’Université de Lille et ses étudiant.es sont concerné.es par cette situation d’incertitude, qui touche de manière encore plus brutale les plus fragiles d’entre nous. Après avoir tergiversé plusieurs semaines, il semble que les autorités nationales
mesurent enfin la gravité de la situation. Ainsi, aujourd’hui même, le ministre de l’Éducation nationale J.-M. Blanquer a acté l’impossibilité de maintenir les examens terminaux du baccalauréat. En l’état actuel, il apparaît à la fois dangereux sur le plan sanitaire et non souhaitable de soumettre les élèves et leurs familles à de nouvelles épreuves . Des pays ou provinces compétentes, de plus en plus nombreux (Royaume-Uni, Alberta au Canada, Communauté française en Belgique) envisagent sérieusement, voire ont déjà acté, que cette année scolaire et/ou universitaire serait considérée comme "blanche", permettant à l’ensemble des élèves d’accéder au niveau supérieur.

Aussi, comme l’a fait il y a quelques jours la commission ESR de la fédération nationale de SUD éducation, nous, personnels enseignant.e.s chercheur.e.s et BIATSS de la section syndicale SudEduc59 de l’Université de Lille appelons les différentes instances compétentes de l’Université, ainsi que nos collègues, à privilégier l’intérêt général plutôt que des contraintes de court-terme, en prenant la décision de ne pas organiser d’examens pour ce second semestre ni en présentiel, cela va désormais de soi, ni à distance.


La fausse bonne solution des examens à distance

Outre les nombreuses incertitudes juridiques et logistiques qui pèsent sur l’organisation d’examens à distance, dans un contexte où les étudiant.es et les personnels sont soumis à de nombreuses pressions et inquiétudes, voire à des soucis de santé, l’option des examens à distance s’avère être une fausse bonne solution, redoublant des inégalités et injustices déjà bien connues.

La précarité de nos étudiant·es est en effet grandissante. Elle n’a pas attendu le coronavirus pour se manifester mais prend une ampleur particulière avec la crise sanitaire. Près de la moitié des étudiant·es est bénéficiaire d’une bourse sur critère social, un quart d’entre elleux puisent dans leurs économies ou demandent de l’aide pour boucler leurs fins de mois. Près de 30% avaient un emploi rémunéré, en plus de suivre leurs cours (dont 1/3 considère que cet emploi a un effet négatif sur ses études). Ces étudiant.es salarié.es sont soit confronté.es à la perte de leur emploi, soit aux risques sanitaires liés à certaines activités non suspendues (emplois de caisse, livraison, logistique...) dans lesquelles ils.elles sont très nombreux.ses.

Comment demander à ces étudiant.es ayant perdu leurs revenus du travail ou étant obligé.es de continuer à s’exposer et exposer leur entourage, qui doivent souvent assumer l’accompagnement pédagogique de leur fratrie ou aider des proches malades ou isolé.es, de se concentrer en plus dans les prochaines semaines sur les multiples cours et devoirs à distance ? A quoi sert-il de leur faire passer des examens dans ces conditions ? Que prétendons-nous évaluer si ce n’est le confort ou l’inconfort des situations matérielles des unes et des autres ? Pouvons-nous nous mentir au point de penser que la "motivation", le "sérieux", ou l’’"implication" dans les études seraient des facteurs de réussite plus essentiels que la précarité, la promiscuité, l’inquiétude ou la maladie ? Consentons nous à voir notre métier réduit à cela, voué à satisfaire les injonctions ministérielles de "continuité" et de classement, "quoi qu’il en coûte" ?


Des inégalités d’accès au numérique

À ces inégalités face à la crise s’ajoutent celles relatives à l’enseignement à distance et à l’accès au numérique. Rappelons-le, 1 étudiant·e sur 5 de l’UdL ne dispose pas d’un ordinateur ; 1 étudiant·e sur 6 ne dispose pas d’une connexion à internet à son domicile [1]. Beaucoup d’étudiant.es doivent par ailleurs partager des connexions, voire leur ordinateur, avec des membres de leurs familles, dont on sait actuellement combien elles sont extrêmement sollicitées (classe à la maison pour les enfants, télétravail pour de nombreux parents). Qu’en sera-t-il des étudiant.es en situation de handicaps, qui nécessitent un accompagnement pour lire ou écrire ?

Enfin, le rapport même aux supports numériques et la capacité à se passer du présentiel et de l’accompagnement pédagogique sont très inégaux parmi nos étudiant.e.s. Une étude réalisée par l’UdL elle-même vient par exemple de mettre en lumière l’utilisation très inégale du Moodle de l’université, dont les enseignant.e.s signataires de cette lettre sont également les témoins (souvent plus de la moitié de nos étudiant.e.s inscrit.e.s n’est pas allée consulter une seule fois le Moodle du cours depuis le début du confinement...). Nous devons regarder ces inégalités en face, et en tenir compte !


Ne pas seulement souhaiter aux étudiant.e.s/personnels de "prendre soin d’elleux" : le traduire dans nos pratiques

Aussi, nous invitons les directions de composantes et de l’Université, mais aussi nos collègues, à prendre la mesure du caractère tout à fait exceptionnel de la situation et à considérer que dans le contexte de crise majeure que nous traversons actuellement nous devons faire preuve de la plus grande bienveillance vis-à-vis de nos étudiant.es et de nos collègues (EC et BIATSS) : ne pas seulement leur souhaiter rituellement à la fin de nos messages de "prendre soin d’elleux", mais traduire ce souhait dans nos pratiques.

La solution la plus juste/simple, la plus raisonnable, consiste à annuler la session d’examens du S2 : soit en neutralisant les UE et en ne tenant compte que des résultats du S1, soit en prenant en considération les notes déjà disponibles du S2 lorsqu’elles sont supérieures à 10. Nous appelons également à la plus grande bienveillance lors des jurys de fin d’année, dont nous rappelons qu’ils sont souverains, pour rattraper des étudiant.es dont les résultats du S1 pouvaient laisser augurer un S2 plus favorable.

Dans tous les cas, nous nous opposons formellement à l’organisation de nouvelles épreuves à distance, dont les conditions d’égalité et de sérénité ne sont absolument pas remplies actuellement, et ne le seront pas dans les trois prochains mois. En maintenant les examens, l’Université, lieu de réflexivité qui devrait impulser une dynamique de reconstruction en contexte de crise, confirmerait que, désormais, sa seule vocation serait de classer et d’exclure. L’Université n’est pas une machine à délivrer des notes et des diplômes ! Elle doit réaffirmer haut et fort des objectifs de formation intellectuelle, d’analyse critique, et d’émancipation individuelle et collective.

Dans le même sens, nous appelons à suspendre la procédure "Parcoursup", et à permettre à tou.te.s les lycén.n.es de terminale qui le souhaitent d’entrer à l’université dans la filière de leur choix à la rentrée prochaine, en exigeant parallèlement que des moyens nous soient attribués pour les accompagner dignement et inverser la spirale de précarisation de l’Université publique.


Confiné.e.s, travaillons à la refondation de notre université

Utilisons donc plutôt le temps inégal dont chacun.e dispose pendant le confinement et au-delà pour :

  • joindre celles et ceux avec qui nous ne parvenons pas à prendre contact ;
  • garder le lien avec nos étudiant.es et nos collègues, et mettre en place des
    formes de solidarités protectrices ;
  • fournir des contenus formatifs non soumis à l’évaluation aux étudiant.es qui
    disposent des conditions minimales requises pour penser à leurs études ;
  • penser également la refondation de notre université à la rentrée, afin de sortir
    de cette crise majeure de notre histoire collective et personnelle en tirant les leçons de nos propres échecs (affaiblissement de nos services publics, précarisation des personnels et des étudiant.es, frénésie des appels à projets et de la "quête de l’excellence", fragilisation de nos collectifs de travail par la fusion, obsession de l’évaluation qui a transformé l’université en "machine à classer", etc.) ;
  • échanger avec les collègues et étudiant.es pour redonner du sens, social et
    pédagogique, à nos métiers.

Nous nous tenons à la disposition des collègues pour en discuter plus avant, et souhaitons à toutes et tous de passer au mieux cette période difficile, que nous surmonterons par nos solidarités.


La section syndicale SUD éducation Nord de l’Université de Lille




- Communiqué de la section Université de Lille de SUD éducation Nord (3/04/20)
- Non aux évaluations à distance dans l’enseignement supérieur
- Examens : la position de SUD éducation Nord

Notes

[1source : Enquête sur les conditions de vie des étudiant·e·s de l’Académie de Lille en 2018-2019, Observatoire Régional des Études Supérieures de la ComUE Lille Nord de France