Bac 2021 : la désorganisation vue de l’intérieur

(actualisé le )

Cette session 2021 du baccalauréat s’est déroulée dans des conditions déplorables. SUD éducation Nord a reçu des remontées de collègues de toutes catégories. Voici un compte rendu collectif, un témoignage... et une bande dessinée.


Cette session 2021 du baccalauréat s’est déroulée dans des conditions déplorables, au moins dans l’académie de Lille. Des convocations très loin, ou à la dernière minute, des adresses de centres d’examen erronées, des copies distribuées puis retirées, des informations lacunaires, des réunions d’harmonisation ubuesques, et pour les élèves, des conditions de passation du « Grand Oral » qui pouvaient être inacceptables, avec par exemple des « reconvocations » de candidat·e·s.

Pour le baccalauréat professionnel, toutes les épreuves étaient maintenues, mais finalement seules deux notes sur quatre ont été retenues... Les élèves et les professeur·e·s l’ont appris après. Quel mépris du travail des enseignant·e·s et des élèves ! Alors que ces dernier·e·s ont aussi été très éprouvé·e·s dans leur scolarité du fait de la crise sanitaire.

Mais – attention spoiler [1] – la haute hiérarchie de l’Éducation nationale, et notamment celle du rectorat, met la pression sur les personnels mais ne se remettra pas en cause. Le corps d’inspection ne devrait pas non plus avouer qu’il a défendu des modalités d’évaluation aberrantes. Il a en outre été trop occupé à fliquer des collègues connecté·e·s au serveur de numérisation des copies Santorin. Une fois n’est pas coutume [2], nous devons le reconnaître, des chef·fe·s d’établissement ont tenté d’éviter la catastrophe, en participant à numériser la numérisation des copies – nous ne savons pas cependant si les pages manquantes ou à l’envers ou les oublis d’anonymisation sont de leur fait.

Ce bazar est d’abord une conséquence des « réformes » Blanquer des lycées et du baccalauréat, faites à marche forcée, sans concertation, pour des raisons idéologiques [3]. S’y ajoute une volonté d’en finir avec un examen national égalitaire pour favoriser le recrutement des élèves en fonction de leur lycée – et réduire les coûts. Enfin la caporalisation maladive de l’institution génère l’opacité des consignes pour les administratifs/ves chargé·e·s de mettre en œuvre l’organisation des examens comme pour les examinateurs/trices ; elle est à l’origine d’une grande dégradation de leurs conditions de travail.

SUD éducation Nord a pu avoir connaissance de la situation des admistratifs/ves épuisé·e·s par la désorganisation au sein du rectorat. Nous avons également des remontées d’informations sur les conditions des examens sur le terrain. Voici deux témoignages que nous sommes autorisé·e·s à publier.

Compte rendu public d’un jury d’harmonisation et de pré-délibération – Baccalauréat 2021


Un témoignage à propos d’une réunion d’harmonisation dans un lycée de l’académie

Cher(e)s collègues,

un petit message pour vous tenir au courant de la façon dont se déroule le bac cette année....

Nous sommes plusieurs à avoir reçu la veille de l’harmonisation, dans l’après-midi, une convocation accompagnée d’excuses et de remerciements pour se rendre le lendemain et le jour suivant au lycée *** : le lendemain pour l’harmonisation et le surlendemain pour la pré-délibération.

Donc ce matin, nous voilà, une cinquantaine de collègues de toutes disciplines, accueilli·e·s avec café et spéculoos par un IPR [4] d’allemand et le proviseur-adjoint.

Le premier est surpris de nous voir si nombreux, car selon lui nous ne devions être qu’une trentaine.

Le deuxième est étonné de nous voir si peu nombreux, car le rectorat hier lui avait demandé de préparer l’accueil de 90 personnes.

Une fois que nous sommes installé·e·s dans un bel auditorium, l’IPR nous explique devant un diaporama ce que nous faisons là : comme cette année le baccalauréat fait la part belle au contrôle continu, nous allons avoir pour mission de vérifier s’il n’y a pas, dans les 11 lycées de deux bassins, d’écarts ou d’injustices manifestes entre les notes de contrôle continu de ces établissements et les notes de bac que les candidat·e·s auraient dû obtenir si le bac avait encore existé.

En d’autres termes, pour chaque établissement, nous devons comparer les moyennes annuelles de chaque discipline du contrôle continu avec les moyennes annuelles des mêmes disciplines, obtenues par les candidat·e·s de ces établissements en 2018 et 2019.

Et pas 2020 ? demande un candide. "Non, pas 2020, le bac était déjà trop particulier" lui est-il répondu.

Mais en 2021 ce ne sont pas les mêmes programmes, ni les mêmes matières qu’au bac 2018 ou 2019, et à l’époque, le contrôle continu ne comptait pas, me direz-vous ! Ce n’est pas grave, le Château, non, l’Administration a tout prévu.

Nous avons travaillé avec un énorme fichier tableur (car contenant tous les lycées de l’académie). Il fallait d’abord trier les données pour retrouver le lycée attribué à chaque trinôme de collègues (d’où la trentaine de collègues attendus par l’IPR).

Ce fichier contenait la moyenne par série (L, ES, S, STMG, STI2D, ....) et par matière pour les deux années, la moyenne au bac de l’établissement et l’écart entre la moyenne annuelle et la moyenne au bac. Une fois trouvées dans le tableur, ces données devaient nous servir à identifier si le lycée dans son ensemble sous-notait ou sur-notait ses élèves… Cette indication était ensuite à prendre en compte pour déterminer si les notes obtenues cette année devaient ou pas être modifiées à la hausse (le cas échéant donc pour l’ensemble des élèves du lycée).

Puis il a fallu faire les moyennes (d’où un intérêt certain à être en trinôme avec un·e collègue scientifique) des notes de LV1 des candidat·e·s de L, de ES et de S, pour avoir une espèce de moyenne annuelle de l’ensemble du lycée en terminale en LV1 et regarder si ces moyennes étaient inférieures ou supérieures aux résultats au bac de l’établissement en 2018 et 2019.

Ensuite, on prenait la moyenne de contrôle continu de cette année en LV1, pour l’ensemble des élèves, et on estimait, à la louche, si cette moyenne était juste ou pas.

Même opération ensuite pour les LV2, maths, histoire/géo, EPS, ....

Ce n’est pas clair pour vous ? Cela ne l’a pas été davantage pour nous.

Nous avons donc toutes et tous conclu qu’il fallait peut-être faire confiance aux collègues des lycées et nous n’avons pas modifié les moyennes de ces établissements.

Le lendemain, même opération, mais cette fois-ci, pour chaque élève de ces établissements…

Remarquez au passage que le rectorat a convoqué 90 profs là où il en fallait 30, bien conscient qu’envoyer les convoc’s pour le lendemain n’était pas très correct. Certain·e·s ont même été convoqué·e·s pour ces deux demi-journées alors qu’en même temps, ils ou elles avaient encore des copies à corriger [5]...

Remarquez également que l’on a comparé des moyennes par établissement sans se préoccuper des effectifs et que de plus, cette harmonisation ne pouvait pas concerner l’enseignement scientifique ou certaines spécialités, car il n’y avait pas d’équivalent avant la réforme du lycée…


Le Blanquer Bac 2021, bande dessinée

Une bande dessinée aimablement libre de droits de CJ, Josh et Toby, janinebd.fr.


À (re) lire aussi :
- Bac 2021 : surveiller et punir, communiqué de SUD éducation Nord (6/07/21)
- Bac 2021 : chaos, inégalités, dévalorisation du diplôme (fédération SUD éducation, 6/07/21)

Notes

[1Alerte divulgâchage.

[2Ne vous habituez pas.

[3Il s’agit de généraliser le tri social des élèves : la classe dominante considère que ses rejetons méritent une plus grande art des moyens publics que les autres. Mieux placée au départ, elle promeut donc facilement la concurrence partout et tout le temps. La mise en place de Parcoursup s’est faite dans cet esprit. Cela est évidemment cohérent avec la Loi ORE - ou Loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants.

[4Inspecteur pédagogique régional.

[5Cela contredit un engagement pris par le rectorat en audience.